VIII

» Magistrats et hommes de loi, parents et amis m’abandonnaient.

» Résignation aux injustices, patience, espoir, honnête labeur, j’avais tout essayé et tout essayé en vain.

» De quelque côté que je me tournasse, tout horizon se fermait devant moi.

» À cette époque, mon mari avait trouvé un peu d’ouvrage.

» Mais il rentra un soir à la maison dans de mauvaises dispositions, et je lui donnai un avertissement.

» Ne me mettez pas à une trop rude épreuve, Joël, dans votre propre intérêt.

» Je ne lui dis que cela.

» Il était dans un jour de sobriété, et, pour la première fois, un mot de moi parut faire de l’effet sur lui.

» Il me regarda fixement pendant une minute ou deux, puis il alla s’asseoir dans un coin et se tint en repos.

» C’était un mardi.

» Le samedi il reçut sa paye et il se remit à boire.

» Ce qui se passa en moi, je ne puis le décrire.

» Tout ce que je me rappelle, c’est qu’après un court moment, je me décidai à quitter la maison.

» Je connaissais les endroits où je devais trouver mon mari.

» Le démon me poussait à aller à sa recherche.

» La propriétaire essaya de m’arrêter.

» C’était une femme plus grande et plus forte que moi ; mais je me débarrassai d’elle comme d’un enfant.

» En y repensant, je crois qu’elle n’était pas dans des conditions à faire usage de sa force ; ma vue l’avait terrifiée.

» Je trouvai Joël.

» Je lui dis… je lui dis tout ce qu’une femme, mise hors d’elle par la fureur, pouvait dire.

» Est-il nécessaire de dire comment cela finit ?

» Il me frappa et me laissa à terre privée de sentiment.

» Après cela, il y a une lacune dans ma mémoire.

» La première chose que je me rappelle, c’est que je revins à moi au bout de plusieurs jours seulement.

» Trois de mes dents étaient brisées, mais ce n’était pas ce qu’il y avait de pis.

» Ma tête avait frappé contre quelque chose en tombant, et un nerf, ont-ils dit, avait été lésé de façon à affecter en moi la faculté de la parole.

» Je ne puis pas dire que j’étais complètement muette, mais seulement tout à coup, parler devint un travail pour moi.

» Un mot un peu long me paraissait un obstacle aussi sérieux que si j’avais été un enfant.

» On me conduisit à l’hôpital.

» Les messieurs du corps médical vinrent entourer mon lit.

» J’étais pour eux un sujet d’intérêt aussi puissant qu’un roman pour d’autres.

» Le point en question était de savoir si je finirais par devenir muette.

» On me prescrivit pour régime une bonne nourriture et l’on me recommanda de me tenir l’esprit en repos.

» Quant au régime, c’était un point difficile à décider.

» Avoir une bonne nourriture dépendait pour moi de la possibilité de gagner de l’argent pour me la procurer.

» Quant à mon esprit, pas de difficulté ; si mon mari revenait avec moi, mon esprit était fixé ; mon idée arrêtée était de le tuer.

» C’est horrible !… je sais que c’est horrible !…

» Personne autre n’aurait fini aussi misérablement.

» Toutes les femmes, éprouvées comme je l’étais, auraient triomphé de cette épreuve.

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