» Magistrats et hommes de loi, parents et amis m’abandonnaient.
» Résignation aux injustices, patience, espoir, honnête labeur, j’avais tout essayé et tout essayé en vain.
» De quelque côté que je me tournasse, tout horizon se fermait devant moi.
» À cette époque, mon mari avait trouvé un peu d’ouvrage.
» Mais il rentra un soir à la maison dans de mauvaises dispositions, et je lui donnai un avertissement.
» Ne me mettez pas à une trop rude épreuve, Joël, dans votre propre intérêt.
» Je ne lui dis que cela.
» Il était dans un jour de sobriété, et, pour la première fois, un mot de moi parut faire de l’effet sur lui.
» Il me regarda fixement pendant une minute ou deux, puis il alla s’asseoir dans un coin et se tint en repos.
» C’était un mardi.
» Le samedi il reçut sa paye et il se remit à boire.
» Ce qui se passa en moi, je ne puis le décrire.
» Tout ce que je me rappelle, c’est qu’après un court moment, je me décidai à quitter la maison.
» Je connaissais les endroits où je devais trouver mon mari.
» Le démon me poussait à aller à sa recherche.
» La propriétaire essaya de m’arrêter.
» C’était une femme plus grande et plus forte que moi ; mais je me débarrassai d’elle comme d’un enfant.
» En y repensant, je crois qu’elle n’était pas dans des conditions à faire usage de sa force ; ma vue l’avait terrifiée.
» Je trouvai Joël.
» Je lui dis… je lui dis tout ce qu’une femme, mise hors d’elle par la fureur, pouvait dire.
» Est-il nécessaire de dire comment cela finit ?
» Il me frappa et me laissa à terre privée de sentiment.
» Après cela, il y a une lacune dans ma mémoire.
» La première chose que je me rappelle, c’est que je revins à moi au bout de plusieurs jours seulement.
» Trois de mes dents étaient brisées, mais ce n’était pas ce qu’il y avait de pis.
» Ma tête avait frappé contre quelque chose en tombant, et un nerf, ont-ils dit, avait été lésé de façon à affecter en moi la faculté de la parole.
» Je ne puis pas dire que j’étais complètement muette, mais seulement tout à coup, parler devint un travail pour moi.
» Un mot un peu long me paraissait un obstacle aussi sérieux que si j’avais été un enfant.
» On me conduisit à l’hôpital.
» Les messieurs du corps médical vinrent entourer mon lit.
» J’étais pour eux un sujet d’intérêt aussi puissant qu’un roman pour d’autres.
» Le point en question était de savoir si je finirais par devenir muette.
» On me prescrivit pour régime une bonne nourriture et l’on me recommanda de me tenir l’esprit en repos.
» Quant au régime, c’était un point difficile à décider.
» Avoir une bonne nourriture dépendait pour moi de la possibilité de gagner de l’argent pour me la procurer.
» Quant à mon esprit, pas de difficulté ; si mon mari revenait avec moi, mon esprit était fixé ; mon idée arrêtée était de le tuer.
» C’est horrible !… je sais que c’est horrible !…
» Personne autre n’aurait fini aussi misérablement.
» Toutes les femmes, éprouvées comme je l’étais, auraient triomphé de cette épreuve.